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Tragédie
représentée pour la première fois par l'Académie Royale de
Musique,
Le Jeudi 19 Novembre 1739,
Remise au Théâtre le Mardi 21 Avril 1744,
Et le Mardi 15 Avril 1760.
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Dardanus,
Illiacae primus Pater Urbis & Auctor,
Electrâ ut Graii perhibent, Atlantide cretus,
Advehitur Teucros.
Aeneid.
lib. VIII.
Dardanus, fils
de Jupiter & d'Electre, vint s'établir en Phrygie, & y
bâtit la Ville de Troie, de concert avec Teucer, dont il épousa
la fille.
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ACTEURS
CHANTANTS
IPHISE,
Fille de Teucer.
DARDANUS, Fils de Jupiter & d'Electre.
ANTÉNOR, Prince voisin de Teucer.
TEUCER, Roi de Phrygie.
ISMÉNOR, Magicien et Prêtre de Jupiter.
ARCAS.
UNE PHRYGIENNE.
VÉNUS.
PERSONNAGES
DANSANTS
Actes
Premier.
Guerriers.
Phrygiennes
Acte
Second.
Magiciens
Acte
Troisième.
Phrygiens & Phrygiennes
Acte
Quatrième.
Esprits Aériens.
Acte
Cinquième.
Jeux & Plaisirs.
Grâces.
La
scène est en Phrygie.

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Dardanus
tragédie
ACTE
PREMIER.
Le
Théâtre représente un lieu rempli de Mausolées, élevés à la
gloire des plus fameux Guerriers qui ont péri dans la guerre
que les Phrygiens font à Dardanus..
Scène première.
IPHISE,
seule.
Cesse, cruel amour, de régner sur mon âme,
Ou choisis d'autres traits pour te rendre vainqueur.
Où m'entraîne une aveugle ardeur ?
Un ennemi fatal est l'objet de ma flamme,
Dardanus a soumis mon cœur.
Cesse,
cruel amour, &c.
Mânes
infortunés, que sur la sombre rive
Précipita son bras victorieux,
Rappelez dans mon cœur la raison fugitive.
Du fond de ces tombeaux
Que votre voix plaintive
S'élève et condamne mes feux...
Hélas
! votre ennemi remporte la victoire,
Vous irritez ma flamme, et n'offrez à mes yeux
Que le spectacle de sa gloire.

Scène
II.
IPHISE,
TEUCER.
TEUCER.
Ma fille, enfin le Ciel seconde mon courroux,
Anténor, en ce jour, vient servir ma vengeance ;
C'en est fait, Dardanus va tomber sous nos coups.
L'éclat de nos exploits rejaillira sur vous.
Mon vaillant défenseur ne veut, pour récompense,
Que le titre de votre époux.
IPHISE,
à part.
Je frémis.
TEUCER.
Le Prince s'avance.

Scène
III.
IPHISE,
TEUCER, ANTÉNOR, ARCAS,
CHOEUR DE PEUPLES & DE GUERRIERS.
ANTÉNOR.
Princesse, après l'espoir dont j'ose me flatter,
Je réponds des exploits que je vais entreprendre :
Je combattrai pour vous défendre,
Et pour vous mériter.
IPHISE.
D'un héros tel que vous, nous devons tout attendre :
Mais... Dardanus est fils du Souverain des Cieux,
Ce Dieu semble veiller au succès de ses armes.
ANTÉNOR.
S'il est protégé par les Dieux,
Je suis animé par vos charmes.
TEUCER.
Par des noeuds solennels,
Rendons notre union plus sainte & plus certaine.
Pour recevoir nos serments mutuels,
Que ces tombeaux servent d'autels :
Ils sont plus sacrés pour ma haine,
Que les temples des Immortels.
TEUCER
& ANTÉNOR.
Mânes
plaintifs, tristes victimes !
Nous jurons d'immoler votre fatal vainqueur.
Dieux ! qui nous écoutez, qui punissez les crimes,
C'est vous qu'atteste ici notre juste fureur.
Grands
Dieux ! de mille maux accablez le coupable,
Accablez le coupable
Qui trahira ses serments ;
Et dans son cœur, pour comble de tourments,
Faites tonner la voix impitoyable
Des remords dévorants.
Par
des Jeux éclatants, consacrez la mémoire,
Du jour qui voit former ces nœuds.
Peuples, chantez le jour heureux
Qui va réparer votre gloire.
LE
CHOEUR.
Par des Jeux éclatants, consacrons la mémoire,
Du jour qui voit former ces nœuds.
Chantons le jour heureux
Qui va réparer notre gloire.
(On
danse.)
UNE
PHRYGIENNE, à ANTÉNOR.
Allez, jeune guerrier, courez à la victoire ;
Le prix le plus charmant vous attend au retour.
Que votre sort est doux ! vous volez à la gloire,
Sur les ailes du tendre Amour.
(On
danse.)
TEUCER,
ANTÉNOR, ARCAS,
UNE PHRYGIENNE.
ENSEMBLE.
Il est temps de courir aux armes,
Hâtez-vous, généreux guerriers ;
Allez, au milieu des alarmes,
Cueillir les plus brillants lauriers.
LE
CHOEUR.
Allons, au milieu des alarmes,
Cueillir les plus brillants lauriers.
Il est temps de courir aux armes.

Scène
IV.
IPHISE,
seule.
Je cède au trouble affreux qui dévore mon cœur.
De mes sens égarés, puis-je guérir l'erreur ?
Consultons Isménor : ce mortel respectable
Perce de l'avenir les nuages épais.
Heureuse ! s'il pouvait, par son art secourable,
Rappeler dans mon cœur l'innocence & la paix.
FIN
DU PREMIER ACTE.

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ACTE
SECOND
Le
Théâtre représente une Solitude.
Scène
première.
ISMÉNOR,
seul.
Tout l'avenir est présent à mes yeux.
Une suprême intelligence
Me soumet les Enfers & la terre & les cieux :
L'Univers étonné se tait en ma présence
Mon art m'égale aux Dieux,
Cet art mystérieux
Est un rayon de leur toute-puissance.
On vient... c'est Dardanus.

Scène
II.
ISMÉNOR,
DARDANUS.
ISMÉNOR.
Estce vous que je vois !
Dans ces lieux ennemis quel dessein vous amène ?
Du barbare Teucer tout suit ici les lois :
Fuyez. Pourquoi chercher une perte certaine.
DARDANUS
Non,
vos conseils sont vains.
Un intérêt trop cher auprès de vous m'entraîne.
Mon repos, mon bonheur, ma vie est dans vos mains.
ISMÉNOR
Vous
trouverez en moi l'ami le plus fidèle.
Dans
les horreurs d'une guerre cruelle,
Vous avez respecté ce tranquille séjour ;
Asile heureux ! qu'a consacré mon zèle
Au Dieu puissant dont vous tenez le jour.
A
remplir vos voeux tout m'engage ;
Le sang dont vous sortez, l'éclat de vos travaux.
C'est au Dieu que je sers d'offrir un double hommage
Que secourir son fils, & servir un héros.
DARDANUS
Un malheureux amour me trouble & me dévore :
La fille de Teucer est l'objet que j'adore.
ISMÉNOR.
O Ciel ! dans quelle chaîne êtes-vous arrêté ?
DARDANUS.
Vous la vîtes soumise au pouvoir de mes armes ;
Je lui rendis la liberté :
Je me fis un devoir de calmer ses alarmes ;
Je cachai les transports dont j'étais agité.
D'un
amant empressé lui parler le langage,
C'était me prévaloir du titre de vainqueur ;
Et je ne veux, pour obtenir son coeur,
Employer d'autre avantage
Que l'excès de mon ardeur.
ISMÉNOR
Iphise
doit bientôt venir dans ce bocage.
DARDANUS
Je
l'ai su ; j'ai volé, j'ai devancé ses pas,
Souffrezmoi dans ces lieux ; j'y verrai ses appas,
C'est un charme suprême,
Qui suspendra mon tourment.
Eh ! quel bien vaut, pour un amant
Le plaisir de voir ce qu'il aime ?
ISMÉNOR
Prince,
étouffez plutôt d'inutiles désirs.
Quand Iphise, à vos feux, pourrait être sensible,
Vous connaissez Teucer, & sa haine inflexible ;
Croyezvous qu'il voulût couronner vos soupirs.
DARDANUS
Si
je croyais qu'lphise approuvât ma tendresse,
Abandonnant mes droits, tout vainqueur que je suis,
De Teucer aisément j'obtiendrais ma Princesse;
Et l'hymen, couronnant le beau feu qui me presse,
Deviendrait de la paix & le gage & le prix.
ISMÉNOR
C'en
est fait, I'amitié m'entraîne ;
Je cède à vos veux empressés :
Mais de vos ennemis il faut tromper la haine.
Entendez ma voix souveraine,
Ministres de mon art,
Hâtezvous, paraissez !

Scène
III
ISMÉNOR,
DARDANUS, CHOEUR DE MAGICIENS.
ISMÉNOR.
Hâtez-vous ; commençons nos terribles mystères ;
Et que nos magiques concerts,
Du sein de ces lieux solitaires
Retentissent jusqu'aux Enfers.
LE
CHOEUR.
Hâtons-nous ; commençons, &c.
(On
danse.)
ISMÉNOR.
Suspends ta brillante carrière,
Soleil ; cache à nos yeux tes feux étincelants :
Qu'à l'Univers, troublé par nos enchantements,
L'Astre seul de la nuit dispense la lumière.
(On
danse.)
(Le
théâtre s'obscurcit.)
ISMÉNOR.
Nos cris ont pénétré jusqu'au sombre séjour.
Pour nous mieux obéir, les Déités cruelles,
Cessent de tourmenter les ombres criminelles :
Je les vois, à nos yeux, être à regret fidèles,
Et frémir de servir l'amour.
C'en
est fait; le succès passe mon espérance.
(Il
donne à Dardanus sa baguette de Magicien.)
Prenez
ce don mystérieux.
Vous allez, sous mes traits, abuser tous les yeux.
Mais le destin a borné ma puissance :
Si vous l'osez quitter, n'espérez plus en moi :
Le charme cesse, & le péril commence :
Tel est du sort l'irrévocable loi.
LE
CHOEUR.
Obéis aux lois des Enfers,
Ou ta perte est certaine,
Songe que sous les fleurs où le plaisir t'entraîne,
Des gouffres profonds sont ouverts.
ISMÉNOR.
Quelqu'un vient. Il est temps qu'en ces lieux je vous laisse.
Surtout contraignez vous en voyant la Princesse.

Scène
IV.
ANTÉNOR,
DARDANUS sous les traits d'Isménor.
ANTÉNOR
Je viens vous confier le trouble de mon cœur;
Peutêtre je devrais rougir de ma faiblesse,
Mais je suis entraîné par un charme vainqueur.
J'aime Iphise : à mes feux son père est favorable ;
Bientôt je serai son époux.
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
(à Anténor.)
L'hymen doit vous unir !...
(à part.)
O sort impitoyable !
ANTÉNOR
Pour obtenir du Roi l'aveu d'un bien si doux,
Je viens de m'engager à servir son courroux
Contre l'ennemi qui l'accable :
J'espère voir bientôt ce guerrier redoutable
Périr, & tomber sous mes coups.
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
(à part.)
J'ai peine à retenir les transports qu'il m'inspire.
(à Anténor, d'un air animé.)
Le sort que je puis vous prédire...
ANTÉNOR.
Je ne veux point prévoir le succès qui m'attend :
Ce n'est pas ce désir qui près de vous me guide.
Un esprit curieux marque une âme timide ;
Et j'apprendrai mon sort en combattant.
Si
je suis alarmé, ce n'est que pour ma flamme;
La Princesse a paru peu sensible à mes feux ;
Par votre art aisément vous lirez dans son âme.
Serais-je traversé par un rival heureux ?
DARDANUS.
Elle aime ! à qui son cœur cèdetil la victoire ?
Sur quoi fondezvous ces soupçons ?
ANTÉNOR.
Je le crains assez pour le croire,
L' Amour pour s'alarmer manquetil de raisons ?
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Je veux observer tout avec un soin extrême.
Si vos feux sont troublés par un heureux rival,
Croyez qu'à pénétrer ce mystère fatal
Je prends un intérêt aussi grand que vousmême.
ANTÉNOR.
Iphise vient ; je fuis : J'ai pris soin de cacher
Qu'en ces lieux écartés Je venais vous chercher.

Scène
V.
IPHISE,
DARDANUS, sous les traits d'Isménor.
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Je la vois : quels transports ont passé dans mon âme !
Contraignons, s'il se peut, mes regards amoureux ;
Malgré l'enchantement qui me cache à ses yeux,
Ils trahiraient le secret de ma flamme.
(à
Iphise.)
Princesse,
quel dessein vous conduit en ces lieux ?
IPHISE.
Hélas!
DARDANUS.
Vous soupirez ?
IPHISE
Que viens-je vous apprendre !
Ah, si je vous ouvre mon cœur,
Vous me verrez avec horreur ;
Et vous frémirez de m'entendre !
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Où tend de ce discours le sens mystérieux ?
IPHISE.
Il faut donc révéler ce secret odieux.
Par
l'effort de votre art terrible
Vous ouvrez les tombeaux, vous armez les Enfers ;
Vous pouvez, d'un seul mot, ébranler l'Univers :
A cet art, tout puissant, n'estil rien d'impossible ?
Et... s'il était un cœur... trop faible... trop sensible...
Dans de funestes nœuds... malgré lui, retenu...
Pourriezvous ?...
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor..
Vous aimez ? Ô ciel ! qu'ai je entendu !
IPHISE.
Si vous êtes surpris, en apprenant ma flamme,
De quelle horreur serezvous prévenu,
Quand vous saurez l'objet qui règne sur mon âme !
DARDANUS,
sous les traist d'Isménor.
(à part.)
Je tremble, je frémis...
(à Iphise.)
Quel est votre vainqueur ?
IPHISE.
Le croirezvous ? ce guerrier redoutable,
Ce héros, qu'à jamais la haine impitoyable
Devait éloigner de mon cœur...
DARDANUS.
Achevez... Dardanus ?
IPHISE.
Luimême.
D'un
penchant si fatal rien n'a pu me guérir.
Jugez à quel excès je l'aime,
En voyant à quel point je devrais le haïr.
Arrachez
de mon cœur un trait qui le déchire.
Je sens que ma faiblesse augmente chaque jour.
De ma faible raison rétablissez l'empire ;
Et rendezlui ses droits, usurpés par l'Amour.
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Dieux ! qu'exigezvous de mon zèle !
Ah ! si de votre cœur je pouvais disposer,
J'atteste de l'Amour la puissance immortelle,
Je voudrais resserrer une chaîne si belle,
Loin de songer à la briser.
IPHISE.
O Ciel !
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Quand l'Amour parle, écoutez-vous encore
D'un aveugle courroux le cruel mouvement ?
En faveur de l'Amour, faites grâce à l'amant.
Vous voulez le haïr ! ingrate ! il vous adore.
IPHISE.
Qu'entends-je ?
DARDANUS,
sous les traits d'Isménor.
Oui, vous régnez sur son cœur.
Que ne puis-je exprimer tout l'amour qui l'anime !
Loin de vous reprocher l'excès de votre ardeur,
D'aimer si faiblement vous vous feriez un crime.
IPHISE.
Quels funestes conseils osezvous m'adresser !
Voulezvous, Ministre infidèle,
Envenimer le trait que je veux repousser ?
Fuyons.
DARDANUS.
Où courezvous, Cruelle ?
Ah ! connaissez du moins celui que vous fuyez.
Arrêtez ; vovez à vos pieds...
(Il
jette la baguette enchantée, & reparaît sous ses traits.)
IPHISE.
Que vois-je ? Dardanus !
DARDANUS.
Vous fuyez, Inhumaine !
Et la voix d'un amant ne peut vous arrêter !
IPHISE.
C'est un crime pour moi que de vous écouter.
DARDANUS.
Quel mélange fatal de tendresse & de haine !
IPHISE.
Quelle haine, grands Dieux !
DARDANUS.
Vous voulez me quitter !
Croirais-je que l'amour ait pu toucher votre âme ?
IPHISE.
Vous triomphez en vain d'avoir connu ma flamme :
C'est un motif de plus pour la dompter.
DARDANUS.
Arrétez !...

Scène
VI.
DARDANUS,
seul.
Elle fuit : mais j'ai vu sa tendresse ;
Mon sort a trop d'appas !
Quittons
ces lieux, l'amour n'y retient plus mes pas ;
Et le péril renaît, lorsque le charme cesse.
Mais, dussé-je périr, j'ai connu sa tendresse ;
Mon sort a trop d'appas !
FIN
DU SECOND ACTE.

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ACTE
TROISIEME.
Le
Théâtre représente le vestibule du Palais de Teucer.
Scène première.
ANTÉNOR,
ARCAS.
ANTÉNOR.
Amour ! cruel auteur du feu qui me dévore,
Quels traits envenimés lances-tu dans mon coeur ?
Dardanus
est captif ; mais au sein du malheur,
De ma flamme il triomphe encore !
Iphise,
qui l'adore,
N'a pu cacher ses feux, trahis par la douleur ;
Et j'ai surpris ce secret, que j'abhorre.
Amour
! cruel auteur du feu qui me dévore,
Quels traits envenimés lances-tu dans mon coeur !
ARCAS.
Le Roi refuse en vain d'ordonner son supplice ;
Vous serez délivré d'un rival odieux.
Animés par mes soins, mille séditieux
Viendront demander qu'il périsse.
Mais
déjà leurs clameurs font retentir les airs.

Scène
II.
ANTÉNOR,
ARCAS, CHOEUR de Peuples.
(Une troupe de séditieux accourt en tumulte aux portes du Palais :
Anténor & Arcas restent pour observer quel sera le succès
de la sédition.)
LE
CHOEUR.
Dardanus gémit dans nos fers,
Qu'il périsse, qu'on l'immole !
Que la vengeance nous console
Des maux que nous avons soufferts !

Scène
III.
TEUCER,
sortant vivement de son Palais,
ANTÉNOR, ARCAS, CHOEUR de Peuples.
TEUCER.
Où courrez-vous ? arrêtez, téméraires !
LE
CHOEUR.
Livrez-nous Dardanus ; vous devez nous venger :
Dans les flots de son sang laissez-nous nous plonger.
TEUCER.
Si c'est un bien si doux pour vos coeurs sanguinaires,
Que ne l'immoliez-vous au milieu des combats ?
Quand la gloire servait de voile à la vengeance,
Lâches ! pourquoi n'osiez-vous pas
Soutenir sa présence ?
Vos
coeurs, dans la haine affermis;
Trouveraient-ils ces transports alors moins légitimes ?
Ne savez-vous qu'égorger des victimes ?
Et n'osez-vous frapper vos ennemis ?
(Après
un moment de silence.)
Rougissez
d'un transport barbare ;
Allez ; & quand pour vous le Destin se déclare,
Par des sentiments généreux
Méritez les bienfaits des Dieux.
(Le
Peuple se retire, & Teucer rentre en son Palais.)

Scène
IV.
ANTÉNOR,
ARCAS.
ANTÉNOR.
Ah, ç'en est trop ; le transport qui m'anime
Ne se plus refermer dans mon coeur.
Immolons mon rival, Arcas ! sers ma fureur.
ARCAS.
Sa garde m'obéit, parlez ; votre victime
Dès cette nuit expire sous mes coups.
Vous ne répondez rien ! eh quoi, vous balancez-vous ?
ANTÉNOR.
Non ; mais je veux cacher le piège où je l'attire.
Par des jeux solennels on vient dans ce Palais
Célébrer ce grand jour, qui sauve cet Empire.
Viens ; je veux, sans témoins, t'expliquer mes projets.

Scène
V.
PHRYGIENS
& PHRYGIENNES.
(Le Palais s'ouvre, & plusieurs Quadrilles
de Peuples en sortent en dansant, & viennent exprimer la
joie qu'ils ont de la captivité de Dardanus.)
LE
CHOEUR.
Que l'on chante, que l'on s'empresse ;
Quel triomphe ! quel jour heureux !
Qu'avec la Paix l'Amour renaisse ;
Que tous les deux fassent sans cesse
Régner les plaisirs & les jeux.
(On
danse.)
UNE
PHRYGIENNE.
De myrtes couronnez vos têtes,
Les Amours remplissent ces lieux ;
Le doux plaisir, qui règne dans nos fêtes,
Aide au triomphe de ces Dieux.
(On
danse.)
UNE
PHRYGIENNE.
Volez, Plaisirs, volez ;
Amour, prête-leur tes charmes ;
Répare les alarmes
Qui nous ont troublés.
Que ton Empire est doux !
Viens, viens : nous voulons tous
Sentir tes coups ;
Enchaîne-nous :
Mais
Ne lance plus que ces traits
Qui rendent contents
Les amants.
(On
danse.)
LE
CHOEUR.
Chantons tous,
Un sort plus doux
Tarit nos larmes ;
O l'heureux jour !
La Paix revient dans cette Cour.
Son retour
A fait cesser le bruit des armes :
Bellone fuit,
Un beau jour luit :
Jeux séduisants,
Plaisirs charmants,
Venez remplir tous nos moments.
FIN
DU TROISIEME ACTE.

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ACTE
QUATRIEME.
Le
Théâtre représente la prison de Dardanus.
Scène première.
DARDANUS,
seul.
Lieux funestes, où tout respire
La honte & la douleur ;
Du Désespoir sombre & cruel empire,
L'horreur que votre aspect inspire
Est le moindre des maux qui déchirent mon cœur.
L'objet
de tant d'amour, la beauté qui m'engage,
Le sceptre que je perds, ce prix de mes travaux,
Tout va de mon rival devenir le partage ;
Tandis que, dans les fers, je n'ai que mon courage
Qui suffit à peine à mes maux.
Lieux
funestes, &c.
(Isménor
descend dans un char brillant.)
Quels
sons mélodieux... Quelle clarté nouvelle !
O Ciel ! C'est Isménor.

Scène
II.
DARDANUS,
ISMÉNOR,
ESPRITS DE LA SUITE D'ISMÉNOR.
DARDANUS.
Ami tendre & fidèle !
Vous n'oubliez donc pas un Prince malheureux !
ISMÉNOR.
Que ne puis je adoucir vos destins rigoureux !
Mais vous avez vousmême enchaîné ma puissance.
Vos malheurs, cependant, ne sont pas sans retour.
Le dieu qui fait aimer a causé votre offense ;
Des destins irrités qu'il calme la vengeance.
J'aurais déjà pour vous réclamé sa clémence
Mais la voix d'un amant fléchira mieux l'Amour.
Tristes
lieux, dépouillez votre horreur ténébreuse !
Esprits, qui me servez, volez du haut des airs !
Parez de mille attraits cette demeure affreuse ;
Pour implorer l'Amour, formez de doux concerts.
(
Le Théâtre est éclairé : les Esprits soumis à Isménor volent
à sa voix, & les murs de la prison sont cachés par des nuages
brillants.)
ISMÉNOR,
DARDANUS, & LE CHOEUR DES ESPRITS.
Vole, Amour ! à nos voix hâte-toi de descendre ;
Viens écouter nos voeux, vole dans ce séjour.
Le sort a triomphé de l'amant le plus tendre,
Triomphe du sort, à ton tour.
(On
danse.)
(On
entend une Symphonie douce et tendre.)
ISMÉNOR.
L'Amour reçoit un hommage si tendre ;
A des sons si flatteurs, à ces concerts charmants
Reconnaissez ce Dieu, qui veut vous faire entendre
Qu'il est sensible à vos tourments.
Le plus fidèle des amants
A la voix de l'Amour ne doit pas se méprendre.
DARDANUS.
Ces accents de mes maux suspendent la rigueur ;
Ils enchantent mes sens, ils enlèvent mon âme ;
Et l'espoir, comme un trait de flamme,
Pénètre, avec eux, dans mon coeur.
ISMÉNOR.
Quel transport me saisit ! quel éclat de lumière !
Par ce Dieu tout puissant je me sens agité ;
Et son feu divin, qui m'éclaire,
Du plus sombre avenir perce l'obscurité.
Les
Dieux vont retirer le bras qui vous opprime ;
Mais en brisant vos fers, de la rigueur du sort
Votre libérateur deviendra la victime ;
Et votre votre vie est l'arrêt de sa mort.
DARDANUS.
Je ne souffrirai point qu'un innocent périsse ;
Non, je n'accepte pas ce secours odieux,
Et je serai plus juste que les Dieux.
ISMÉNOR.
Soit que le Ciel récompense, ou punisse,
C'est aux mortels d'adorer ses décrets.
Gardons-nous d'élever des regards indiscrets
Jusqu'au trône de sa justice.
Soit
que le Ciel récompense, ou punisse,
C'est aux mortels d'adorer ses décrets.
Il
faut que je vous quitte, un nouveau soin m'appelle,
Espérez ; votre sort va prendre un autre cours.
(Le
Théâtre reparaît dans son premier état.)

Scène
III.
DARDANUS,
seul.
Puis-je à ce prix affreux vouloir sauver mes jours ?
Le Ciel semble insulter à ma douleur mortelle.
Ô toi ! qui que tu sois, dont le coeur généreux,
Est trop sensible à mon sort déplorable,
Garde-toi d'approcher de ces funestes lieux ;
Fuis, abandonne un malheureux
Aux traits du destin qui l'accable !
Quelqu'un
porte ses pas dans ces lieux pleins d'horreur.
Dieux, fermez-en l'entrée à mon libérateur !

Scène
IV.
IPHISE,
DARDANUS, un GARDE, qui apporte une épée.
IPHISE.
Je viens briser votre chaîne cruelle.
Anténor cette nuit doit vous donner la mort :
J'ai su la trahison, je préviens son effort :
Partez ; suivez les pas de ce guide fidèle.
DARDANUS.
Ah ! vous-même fuyez de ce séjour affreux ;
Fuyez ! un Dieu vengeur habite dans ces lieux.
IPHISE.
Que dites-vous ? & quel trouble m'accable !
DARDANUS.
Un oracle... un arrêt du ciel impitoyable
M'ôte tout espoir de secours.
IPHISE.
Achevez.
DARDANUS.
J'en frémis !... Le sort inexorable
Ne veut finir mes maux qu'aux dépens de vos jours !
IPHISE.
Eh bien, avec transport je vous les sacrifie
Ces jours, proscrits par la rigueur du sort.
DARDANUS.
Est-ce donc me rendre la vie,
Que de me frapper d'un trait plus cruel que la mort ?
IPHISE.
Ah, s'il vous semble affreux de perdre ce qu'on aime,
Voulez-vous donc, Cruel ! m'exposer à des coups
Que vous redoutez pour vous-même ?
Me croyez-vous plus forte, ou moins tendre que vous ?
DARDANUS.
Vous déchirez mon coeur par cet amour extrême !
Contre
la mort j'étais armé ;
Mais que vous la rendez terrible !
O mort ! que vous êtes horrible
Pour un amant aimé !
DARDANUS
& IPHISE.
Ah ! fuyez ; rendez-vous : serez-vous inflexible ?
IPHISE.
Si vous mourrez, en périrais-je moins ?
Au nom de cet amour, si tendre, si funeste,
Laissez-moi, pour prix de mes soins,
L'espoir de vous sauver ; c'est le seul qui me reste !
DARDANUS.
Non, c'en est trop ; il faut vous sauver, malgré vous ;
Et des Dieux, sur moi seul épuiser le courroux.
Donne ce fer !
(Il
arrache l'épée des mains du garde, & veut s'en frapper.)
IPHISE,
lui retenant le bras.
(On entend un bruit de guerre.)
O Ciel !... Quel bruit !... J'entends des armes !
DARDANUS.
L'air retentit au loin des cris des Combattants.
IPHISE.
J'écoute en frémissant ; tout accroît mes alarmes :
Ah, cédez à mes pleurs ! profitez des instants !...
Votre rival paraît, hélas ! Il n'est plus temps.

Scène
V.
IPHISE,
DARDANUS, ANTÉNOR, blessé, LE GARDE.
ANTÉNOR.
Tes soldats dans nos murs ramènent le carnage.
DARDANUS.
Que ne puis-je moi-même animer leur courage ?
ANTÉNOR.
Non, arrête : c'est moi seul qui brisais tes fers ;
C'est par mes soins qu'Iphise a vu ces lieux ouverts ;
Et pour percer ton coeur, on t'attend au passage.
Suis mes pas ; je veux te sauver de leurs fureurs...
Mais mes remords sont vains... je m'affaiblis... je meurs.
(On
emporte Anténor.)
DARDANUS,
prenant l'épée du Garde.
Ce ne sont plus vos jours que l'oracle menace :
Mon sort ne dépend plus que de ma seule audace.
IPHISE.
Ah, quel effroi nouveau pour mes sens éperdus !
Quel péril !
DARDANUS.
Revenez de ces frayeurs extrêmes.
Leurs complots odieux vont tomber sur eux-mêmes :
Des traîtres qu'on prévient sont à demi vaincus.
(Il
sort.)
IPHISE.
Arrêtez !... mais il fuit ; il ne m'écoute plus.
Ciel ! quel sera son sort ? je frissonne ! je
tremble !...
Je prévois & je sens tous les malheurs ensemble.
FIN
DU QUATRIEME ACTE.
(On
entend pendant l'Entre acte, le bruit d'un Combat.)

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ACTE
CINQUIEME.
Le
Théâtre représente le vestibule du Palais de Teucer.
Scène première.
IPHISE.
Ciel ! quelle horreur règne de toutes parts !
La victoire & la mort renversent nos remparts.
Dieux, que pour Dardanus imploraient mes alarmes,
Vous n'avez donc changé que l'objet de mes larmes.
Peut-être en ce moment sous le fer inhumain,
Mon père... j'en frémis... je connais son courage ;
Sans doute il voit finir son malheureux destin.
Ciel, daigne détourner cet horrible présage !

Scène
II.
DARDANUS,
IPHISE.
DARDANUS.
Belle Princesse enfin, pour arriver à vous
La victoire m'ouvre un passage.
IPHISE.
Ah ! c'en est fait... mon père expire sous vos coups.
DARDANUS.
Nos traits l'ont respecté dans l'horreur du carnage ;
Et ce sang précieux ne souille point l'hommage
Que vient vous offrir mon amour.
IPHISE.
Arrêtez, connaissez tout mon coeur en ce jour.
Quand j'ai voulu briser votre chaîne cruelle,
J'ai cru pouvoir, sans être criminelle,
D'un amour sans espoir calmer le juste effroi ;
Vos périls sont passés ; mon devoir me rappelle :
Je vous sauvais pour vous, Prince ; & non pas pour
moi.

Scène
III.
IPHISE,
DARDANUS, TEUCER environné de soldats, qui lui arrachent son
épée dont il voulait se percer.
TEUCER.
Quel odieux secours ! cessez, troupe inhumaine !
Laissez-moi m'affranchir de l'opprobre des fers.
(à
Dardanus.)
Tu
portes à l'excès ton audace et ta haine ;
On me force de vivre, à tes yeux on m'entraîne :
Poursuis, vainqueur superbe ! insulte à mes revers.
J'aime ce vain orgueil, qui fouille ta victoire.
Tu partages, du moins, par l'abus de ta gloire,
L'opprobre humiliant dont tu nous a couverts.
DARDANUS.
Connaissez mieux un coeur qui vous admire ;
Régnez, & reprenez le pouvoir souverain.
Si vous daignez le tenir de ma main,
Je serai plus heureux qu'en possédant l'Empire.
TEUCER.
Non, tu crois m'éblouir ; mais je vois ton dessein :
L'amour me fait des dons, & l'orgueil me pardonne ;
Ta générosité vend les biens qu'elle donne :
Mais rien ne changera ton sort, ni mon destin.
Garde tes vains présents ; ta main les empoisonne...
Il en est cependant que j'attendrais de toi.
DARDANUS.
Ordonnez, exigez ; vous pouvez tout sur moi.
TEUCER.
De tout ce qu'en ce jour m'enlève ta victoire,
Mon coeur n'a regretté que ma fille & ma gloire ;
Mais tu peux réparer ces tristes coups du Sort :
Rends la Princesse libre, & me permets la mort.
IPHISE.
Dieux, daignez détourner l'horreur qui se prépare !
DARDANUS.
Rien ne peut vous fléchir, je le vois trop, Barbare !
Plus féroce que grand, votre coeur indompté
Prend la haine pour du courage,
Et sa fureur pour de la fermeté.
Iphise est libre, & l'a toujours été ;
Pour vous, prenez ce fer...
(Il
présente son épée à Teucer, mais il ne la lui abandonne qu'au
dernier vers.)
Mais
j'en prescris l'usage ;
Songez sous quelles lois il vous est présenté :
Frappez ! votre ennemi se livre à votre rage.
TEUCER.
Juste Ciel !
IPHISE.
Arrêtez !...
DARDANUS,
à Teucer.
Qu'au gré de vos fureurs,
Dans mon sang malheureux votre injure s'efface ;
Frappez ! en vous vengeant, vos coups me feront grâce.
TEUCER.
Que fais-tu ?
IPHISE.
Serez-vous insensible à mes pleurs.
TEUCER.
Ma fille, c'en est trop ; il faut enfin se rendre.
Dardanus est donc fait pour triompher toujours ?
Je rougis seulement d'avoir pu me défendre.
IPHISE
& DARDANUS.
Vous assurez le bonheur de nos jours.
(Symphonie
gracieuse.)
TEUCER.
Mais quels concerts se font entendre ?
IPHISE.
Un jour plus pur embellit l'Univers.
DARDANUS.
Je vois les doux Plaisirs faire éclore & répandre
Mille nouvelles fleurs, qui parfument les airs.
(Le
Théâtre change, & représente un Palais environné de nuages.)

Scène
Dernière.
VÉNUS
descend dans une gloire,
LES AMOURS & LES PLAISIRS l'accompagnent ;
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS ;
PHRYGIENS & PHRYGIENNES.
VÉNUS.
Pour célébrer les feux d'un fils qu'il aime,
Le Souverain des Dieux m'appelle en ces climats :
Empressé de suivre mes pas,
L'Hymen vole avec moi, conduit par l'Amour-même.
Plaisirs, chantez ce jour heureux.
L'Amour remporte la victoire.
Peuples, mêlez-vous à leurs jeux.
Chantez, célébrez la gloire
Du plus charmant des Dieux.
(On
danse.)
LE
CHOEUR.
Par tes bienfaits signale ta victoire,
Triomphe, tendre Amour !
Fais régner à jamais les plaisirs dans ta Cour.
(Un
divertissement général termine l'opéra.)
FIN.

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